Ahmad Batebi, à la « une » de « The Economist » du 17 juillet 1999.
La scène n'a duré que quelques minutes. Une nanoseconde au regard d'une vie d'homme. Mais un photographe l'a saisie, dans son intensité et dans sa fulgurance. Et cela a suffi à la sacraliser et lui donner un caractère d'éternité.
A jamais le jeune rebelle iranien au visage christique qui brandit au-dessus de sa tête un tee-shirt plein de sang incarnera la contestation étudiante qui, l'été 1999, ébranla le régime des mollahs.
C'est à Washington, où il a trouvé asile, qu'Ahmad Batebi nous raconte, d'une voix très douce, l'instant où, sans qu'il le veuille, sans qu'il le sache, et sans qu'il l'imagine, sa vie a basculé inexorablement. Cet instant où, fiévreux, bouillonnant, à vif, il a choisi de s'exposer et de s'engager. Sa présence au centre de la photo n'avait rien d'un hasard.
Nous sommes en juillet 1999, vingt ans exactement après la révolution islamiste ayant abouti au départ du chah. La jeunesse iranienne qui a voté avec enthousiasme pour le candidat réformiste – Mohammad Khatami – à l'élection présidentielle de 1997 voit ses espoirs de changement s'amenuiser de jour en jour.
LE PRÉSIDENT EST COURT-CIRCUITÉ
Elu avec 70 % des voix sur un programme de réformes ambitieux, le président est court-circuité, voire ligoté par le Guide suprême, l'ayatollah Khamenei, et son entourage de mollahs ultra-conservateurs. Et, loin de se libéraliser, le régime se raidit, garantissant l'immunité aux phalanges d'extrême droite qui tabassent les imams aux prêches trop tolérants, incendient les librairies influencées par l'Occident, font irruption dans les cinémas aux films jugés trop modernes. Le 6 juillet, la soudaine fermeture du quotidien réformiste Salam met le feu aux poudres.
Profondément choqués, les étudiants organisent aussitôt une manifestation pacifique à Téhéran pour exiger sa réouverture. Ahmad Batebi, 21 ans, fait partie des organisateurs. Cela fait quatre ans qu'il a entrepris des études de cinéma et photojournalisme, mobilisé par la réalisation de courts-métrages dont il compose souvent la bande sonore sur sa guitare électrique. Il est passionné depuis son adolescence par la politique, ne compte plus les nuits à refaire le monde avec ses camarades, et s'est déjà fait arrêter trois fois pour avoir manifesté. Mais il a confiance en Khatami, convaincu que la jeunesse a désormais un allié au pouvoir.
Tout va pourtant déraper. Dans la nuit du 8 juillet, peu après le rassemblement pacifique, les milices islamistes suivies de la police antiémeute prennent d'assaut les dortoirs des étudiants, saccagent les locaux, renversent les bibliothèques, et rouent de coups les jeunes gens, parfois attaqués au couteau. Un étudiant au moins est tué, d'autres sont blessés, des dizaines emmenés en prison. « Je dormais chez mes parents, raconte Ahmad, quand mes amis, paniqués, m'ont appelé à l'aube. C'était une déclaration de guerre contre les étudiants. Et il nous fallait réagir. Mais comment ? N'était-ce pas un piège pour nous jeter dans les rues, nous pousser à la faute et nous tirer dessus ? »
« ILS MASSACRENT »
Mais difficile de contenir une colère étudiante. Tout comme celle de la population, scandalisée par la sauvagerie de l'attaque des dortoirs. Des débuts d'insurrection ont lieu dans les rues de Téhéran. Le 9, alors qu'un défilé étudiant avance vers le quartier de l'ayatollah Khamenei, des réformateurs du gouvernement avertissent les leaders que la police va tirer sur eux. Ils se replient d'urgence à l'université où Khatami leur a promis une entière sécurité.
Pendant deux jours, les manifestations étudiantes sont contenues dans l'enceinte de l'établissement et donc réputées « légales ». Mais le peuple a pris le relais et envahit les rues. Les slogans se radicalisent, il ne s'agit plus seulement de demander la liberté de la presse. On demande la démission du Guide suprême. Alors les milices interviennent, bastonnent, tirent à l'arme automatique, arrêtent des centaines de personnes. Des hélicoptères surveillent la ville prise dans la fumée des gaz lacrymogènes et plongée dans le chaos.
Ahmad Batebi, qui fait partie d'une coordination d'étudiants et redoute plus que tout la violence, observe ce spectacle avec horreur. Il sort prêter main-forte à des manifestants blessés quand un jeune homme, tout près de lui, reçoit une balle à l'épaule et s'écroule. Batebi se penche sur lui, lui arrache son tee-shirt pour faire un garrot et stopper l'hémorragie. Puis il le hisse sur ses épaules et le porte à un dispensaire du campus de l'université.
Alors, sous le choc de ce qu'il vient de voir, les cris, la fumée, les tirs, le sang, il brandit le tee-shirt ensanglanté au-dessus de sa tête, et s'adresse aux étudiants, de plus en plus enragés, qui veulent rejoindre la rue : « Regardez ! Regardez donc ! C'est du sang ! Ils tirent sur la foule ! Ils massacrent ! Ils sont capables de ça ! Ils n'attendent que ça ! Que nous sortions de la légalité. Alors je vous en prie : ne tombez pas dans le piège. Ne sortez pas de l'université ! Ne leur faites pas ce plaisir ! Ne leur offrez pas votre sang ! Il faut continuer de nous battre. Mais pour porter nos revendications, nous devons rester unis et vivants ! »
DANS L'URGENCE ET LA VÉRITÉ DU MOMENT
Ahmad a bien remarqué qu'un photographe le braque. Mais qu'importe. Il est dans l'urgence et la vérité du moment. Le lendemain, il déjoue la surveillance des gardes révolutionnaires autour de l'université et part chez ses parents, en lointaine banlieue de Téhéran. Peut-être a-t-il envie de se ressourcer, de discuter en famille, comme il l'a toujours fait avec sa mère, institutrice, et son père, employé des douanes. L'esprit y est ouvert, on écoute ensemble Voice of America, le service persan de la BBC et Radio Israël.
« Mon éducation politique a commencé très tôt, sourit Ahmad. Il y a eu d'abord la mort en prison d'un cousin dont on a appelé la famille afin qu'elle paye l'argent de la balle qui l'avait tué avant de récupérer le corps. Puis ce fut la réflexion d'une de mes profs, excédée parce qu'elle lisait dans nos livres scolaires : “Tout ceci est faux, les enfants ! Ne croyez pas ce que vous lisez ici. Interrogez vos parents et grands-parents, retrouvez leurs vieux livres, cherchez vous-mêmes la vérité.” »
Il se souvient ensuite d'une scène de lapidation, juste en face de l'école, lorsqu'il avait 9 ans. L'homme était enterré jusqu'à la taille, un voile sur la tête. Dirigés par un mollah, des gardes révolutionnaires lui ont lancé des morceaux de béton jusqu'à ce que le tissu devienne rouge et que sa silhouette s'affaisse. « J'en ai fait des cauchemars. » Adolescent, il a assisté à plusieurs pendaisons publiques. « C'était en pleine rue. Je me suis arrêté, sidéré, incapable de détourner mes yeux. » Toutes ces expériences accumulées à ses doutes croissants sur l'islam (« le Prophète marié à une fille de 9 ans, les mécréants désignés tous comme ennemis… ») l'ont conduit à l'activisme politique. Oui, la démocratie iranienne restait à construire.
« PRISONNIER D'OPINION »
Au petit matin du 14 juillet, une voisine l'appelle pour le prévenir que deux véhicules de gardes révolutionnaires sont stationnés devant sa maison. Il s'échappe par le toit, retrouve sa voiture, fonce vers Téhéran. C'est le jour où est organisée une contre-manifestation de soutien au pouvoir. Milices et gardes quadrillent les rues. Il est arrêté, conduit dans la vieille prison des services secrets, battu, torturé, interrogé. On lui ordonne d'écrire que l'assaut des dortoirs était organisé par des groupes d'opposition à l'étranger pour souiller l'image du gouvernement. Ridicule. Puis qu'il a reçu des armes d'Irak et les a distribuées aux étudiants. Grotesque. On le tabasse, il résiste.
C'est alors que The Economist publie sur sa « une » du 17 juillet la fameuse photo. « C'est vous !, éructent ses interrogateurs qui possèdent une vidéo de la même scène filmée par des espions. Vous allez avouer à la télévision qu'il n'y a pas de sang humain sur le tee-shirt, mais que vous y avez vous-même mis de la peinture ou du sang animal. » Comment osent-ils ?, pense Ahmad. « Pour rien au monde je n'aurais renié l'histoire de ce tee-shirt ! Ce sang m'engage à tout jamais ! »
Placé en cellule d'isolement, les yeux toujours bandés, il est privé de sommeil, lacéré au couteau. Du sel est répandu sur ses blessures. Il est fouetté avec des câbles métalliques ; roué de coups dans le ventre, les dents, les testicules ; suspendu au plafond ; étouffé dans un bassin d'excréments. Son procès à huis clos dure trois minutes. Le juge tient la « une » de The Economist. Il est condamné à mort pour avoir « défiguré la République islamique qui est représentante de Dieu sur Terre ». Il aura droit par deux fois à un simulacre de pendaison, la corde autour du cou, ses deux voisins pendus haut et court. Mais la photo fait de lui un symbole, et des groupes de défense des droits de l'homme se mobilisent en sa faveur. Amnesty International en fait un « prisonnier d'opinion ». Sa peine est commuée à quinze ans, puis dix ans de prison.
Il veut un avenir, obtient de pouvoir suivre des cours par correspondance, passe une licence de sociologie. Mais les supplices ont détérioré sa santé, il est en miettes. Amnesty, ses parents, son médecin craignent le pire. Il fait deux accidents vasculaires. Les autorités prennent peur et finissent par l'envoyer en urgence à l'hôpital. Rappelé en prison, il s'enfuit en vingt-quatre heures grâce à une filière kurde, passe en Irak et obtient, en quelques mois, l'asile aux Etats-Unis où il débarque en juin 2008, reçu aussitôt par George W. Bush.
Depuis, il a lancé une ONG pour observer et défendre les droits humains en Iran, une webradio (Radio Jibi) en anglais et persan, un enseignement de journalisme en ligne pour « changer la culture de l'Iran ». Il se dit infiniment chanceux, confiant. Mais le coeur et l'esprit au pays. Convaincu que le jeune homme au tee-shirt maculé frémit encore dans sa carcasse meurtrie.

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